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Dimanche 15 octobre 2006

           

 

Ce matin, j’ai eu un peu de retard, je suis arrivé après Marcel à L’Eden bar. C’est fou ce que  c’est animé ; on dirait l’anniversaire de la patronne. La patronne me regarde complaisamment comme pour dire que ça y est, elle s’en rappelle, je veux un café. Je ne suis pas le mec à jouer des tours, alors j’acquiesce tout en posant ma monnaie sur le comptoir.

            Je m’assoie au même endroit, comme si c’était ma place, une place bien précise que je n’ai pas dans la société. Je n’en ai jamais eu. Marcel est aussi à sa place, celle de la semaine dernière. Il épluche la presse tout en sirotant son expresso. Des gens se lèvent, je sens leurs regards se fixer sur mon ordinateur, j’aime bien. Pour certains, j’en suis sûr, c’est l’heure du coup de blues, puisqu’on en a à tout âge et c’est toujours pareil. Et puis, c’est toujours à tout âge qu’on penche l’oreille à un slow, cela file le coup de blues, justement. Marcel se lève, il va faire un tour comme la semaine dernière. Le facteur passe, commande un café. La semaine dernière n’en avait pas pris. La vie tourne en rond, même si cela fait parfois des détours. Je pense à l’hiver qui approche, à mes futurs samedis matin que je passerai à l’Eden bar, grelottant, en train de rêvasser d’un truc mieux, n’importe.. La vie est faite de menues choses, le tout c’est de pouvoir s’en rappeler. Combien de fois, dans ta vie, as-tu eu le cafard, combien de fois t’es-tu effondré à l’idée que ta vie sera banale, une vie commune, la nième ? Il t’est peut-être arrivé de te croire moche comme Souchon. Allez savoir.

Une adolescente porte un sweater avec System of Down. Je me souviens d’un article qui parlait de leurs clips, cela disait qu’ils sont de la même qualité que ceux de Rammstein, même meilleurs. Des Rammstein, j’en ai dans mon portable, sur mon disque dur. J’en parle à l’adolescente qui me regarde d’un air sceptique –son regard incarne tout le sadisme de l’âge- avant de me balancer la question qui tue. Comme ça. Sans pitié. D’autant plus qu’en général, ce genre de questions sont toujours accompagnées d’un regard sourcilleux, ravageur. Vous écoutez ça, vous ? Alors quand ça te retombe dessus, quand tu te la prends en pleine gueule, t’as sur-le-champ un coup de vieux. Le premier. 

 

Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Samedi 7 octobre 2006

                                               Désespoirs fugaces

 

 

Je suis à l’Eden bar, un bar de campagne, genre troquet cradingue ; il est dix heures du mat. Il n’y a que des vieux, ça papote, il est dix heures cinq et la vie n’a plus qu’un seul sens, le leur. Une femme laide, aux lunettes énormes parle du cauchemar des femmes violées. Le vieux d’en face a le rire glauque, comme issu de fin fond de l’enfer. Il sirote une bière, la combien ?, conscient que la vie n’a qu’un sens, le sien.

            C’est drôle de commencer la journée dans un troquet de campagne, cela me fait de l’effet. C’est vrai. Cela me change des matinées peinardes de ma cuisine, de mon premier café, du silence cosmique du quartier lorsqu’on entend même les enveloppes glisser dans les boîtes aux lettres. Cela me change de tout, c’est grisant. Les gens parlent d’une maison achetée quinze ans auparavant,-putain ! quinze ans- mais la maison, ils la payent toujours. La transparence du mal, dirait Baudrillard. Des pompiers s’assoient juste à côté de ma table et se contentent de faire bande à part. Ils ont dû ressusciter une ado, c’est leur routine.  Dans la NR, les nouvelles sont les mêmes, c’est marrant, mais franchement, les nouvelles sont les mêmes qu’il y a deux semaines ; on est en bonne santé et à en croire les vieux d’à côté, c’est l’essentiel. Je suis devant mon café, un peu la tête dans le cul, je ne suis pas du matin ; c’est pour cela que j’écris ce texte ou alors je me complais à le croire pour ne pas sombrer dans l’angoisse de l’inutilité. A vrai dire, je suis à la recherche d’un sens, le mien. La serveuse est une supporter de Marseille et Marseille a perdu, c’est dur. Sa tête me le file le cafard, je n’ai plus envie de la regarder. C’est le genre soûlard, j’aime pas ça. Par la fenêtre, je vois des gens traverser une place, il y a aussi des voitures garées, un Ecomarché et des immeubles. Les pompiers parlent d’un jeune qui se branlait hier après midi dans les toilettes d’un lycée ; ils sont en train d’imaginer ses fantasmes. Cela rigole, c’est triste, je me sens seul. Je me demande si, de nos jours, les fantasmes d’un ado découpent les photos des magazines ou alors au moins là, ils tentent d’être originaux. Bah oui, c’est pas con.  A la radio, il passe une chanson des années soixante-dix, c’est l’histoire d’un étranger, cela me touche, ç’aurait pu être moi. Les pompiers sont partis, les vieux y sont toujours, bah oui. Marseille a perdu, c’est pas facile. Je me lève pour régler et m’aperçois de l’avoir déjà fait. Il est dix heures et quart, un vieux me regarde, cela doit lui faire bizarre de me voir pianoter sur mon portable. La serveuse y est toujours, à midi cela sera moules frites, les vieux en raffolent. D’autres vieux rentrent, ce n’est pas la même génération, mais ils se ressemblent. D’accord, l’avenir est à nous, très bien, il est à nous, ce putain d’avenir. Je m’extirpe en me disant que si c’est vrai, faut voir ce qu’on va en faire.

 

L’Eden bar, une semaine après.

 

J’y retourne comme dans un lieu de prière mais cette fois-ci ce n’est qu’une échappatoire, une manière de tuer le temps. Le vieux de la semaine dernière s’appelle Marcel, cela ne m’étonne pas. Sa moustache en fil à coudre me fait penser à Charlot, mais en plus décrépit. Il se lève, Marcel, fait un tour, revient et se rassoit devant l’Equipe. Dans huit heures, la France battra l’Ecosse et ce sera la folie à l’Eden bar. Marcel sera heureux, cela lui rappellera la finale de la Coupe du Monde, quel cauchemar ! Il trinquera pour les Bleus et l’Eden bar deviendra un navire qui l’emmènera en Egypte, la terre de ses rêves. Ça y est, il se lève. Je m’en vais aussi, allez les Bleus ! 

 

 

 

                                         


 

Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Vendredi 7 juillet 2006

                                        Marée basse

 

Le lendemain matin, je partais à la mer, à la Mer Noire. Le vieux avait arrangé le coup avec l’école où il travaillait. Comme on manquait de fric, l’hébergement devait être assuré par un internat du littoral et, pour la bouffe, je n’avais qu’à me démerder, à m’empiffrer de conserves, par exemple. Voilà. Marché conclu. Encore une fois, c’était adjugé, avant que je ne puisse en prendre réellement conscience. Juste le temps de me ressaisir, de dessoûler, comme j’éclusais pas mal à l’époque. Pour descendre, on descend tant qu’il le faut, si on est lancés. Et il en faut de si peu pour s’y mettre, même si le cœur y manque, l’ambition n’est point au rendez-vous, alors que les années de déprime et de précarité nous rendent pantelants, prêts à prendre le moindre tuyau pour un plan en or, le seul qui puisse nous sortir du pétrin et faire en sorte que le jour poigne différemment, bien qu’à la même heure, comme ces airs qu’on peut chanter sur un autre rythme pour faire varier la mélodie. L’immensité des métropoles, beaucoup plus cafardeuses que je ne l’aurais imaginé, s’éparpillait en franges hallucinatoires à travers la vitre sale d’un train qui disloquait une fois de plus le réel, le faisant défiler à mes yeux à la manière des images d’un film photo développé. Les pattes tendues sur le siège d’en face, dans un compartiment vide, j’essayais de me repasser le film des derniers mois avec la conscience d’un archéologue et plus je m’y donnais, plus la fatigue s’emparait de moi et je brouillais les pistes, complètement assommé par le besoin de glisser dans la fente libératrice du sommeil. Somme toute, j’étais à nouveau dans le train, comme un vrai déraciné ; j’étais à nouveau en voyage, c’était déjà ça. Comme un bateau en papier qu’une main d’enfant aurait lancé à l’eau avec la forte conviction qu’il toucherait l’autre rive. Allez, mon petit bateau, courage ! File ! Laisse-toi couler, il n’y a plus de tempête par là. Sache que le temps que tu flottes comme cela, paisible, moi, je ferai le tour, à bride abattue et je t’attendrai, les bras déployés, de l’autre côté de la rive.

 

            La mer était d’un bleu sale ou presque, je l’avais vue à l’aube, en arrivant. Parfois je me demandais si je n’étais pas réellement né fatigué, à force de pousser des cris, mais ce pouvait être aussi la nuit dans ce pauvre train qui y jouait. Je le saurai peut-être un jour. Il en y a qui disent que l’on naît carrément vers dix ans, car c’est là que la machine de la mémoire se met en branle et après coup, on commence à s’en souvenir. Mais comme il paraît que j’étais né dans le coma et qu’à huit mois, je m’étais réveillé d’un coup, comme après une sieste prolongée, il y avait effectivement de la marge. Je connaissais par cœur l’histoire de mon vieux qui s’était essoufflé pour me ramener à l’hôpital. Eh oui mon coco, partir c’est glapir un peu, en voilà de la matière pour le souvenir.

            Il faisait drôlement chaud pour huit heures du matin, mais là-bas c’était toujours comme cela en été, le soleil faisait reluire la poussière des pavés par strates entières et lorsqu’on marchait, cela se levait couche par couche dans l’air frais. L’atmosphère devenait ainsi étouffante, j’avalais l’air par bouffées comme un asthmatique. La piaule qu’on m’avait offerte n’était pas tellement loin de la plage. C’était un taudis, mais je l’avais eu gratos et tant que j’avais un lit, une petite armoire et que je pouvais voir la mer, cela devait aller. Je me rappelais que je l’avais vue une fois en hiver, transformée en banquises, à une époque où le monde était vraiment petit, pas plus grand qu’une bourgade et le seul soupçon que l’immensité de l’espace puisse exister, venait du soleil qui éclatait en éclaboussures à travers la brousse. Une autre fois, je m’étais dévergondé avec un pote à monter sur le flanc d’une colline pour être plus près du ciel, puisque depuis mon balcon, il me semblait qu’il s’y reposait. Maintenant, je sais que tout se joue ici-bas et qu’il faut avoir les bonnes cartes pour gagner.

            J’étais sorti, cahin-caha, faire un tour dans le coin, acheter des clopes et quelques bricoles. Je me sentais sans doute, lessivé mais cet état m’était désormais familier et je m’y enfuais à corps perdu, comme dans les bras d’une personne chérie. Il fallait pouvoir y vivre un bon bout de temps, mais décidément l’univers était fait à la même sauce fade : il y avait les mêmes baraques, les mêmes boutiques et les mêmes gens affolés. Le monde tournait en rond et normalement, j’aurais dû me sentir comme chez moi. A part les touristes qui défiaient le soleil cuisant en slip, le ventre en l’air, les commerçants vantant à tue-tête leur marchandise,  tout était vieux depuis la nuit des temps. Même les enceintes d’où sortaient par à-coups des rythmes variés mais tellement bruyants avaient pris la rouille du temps. Il restait les infos, d’accord, mais celles-là non plus ne nous apportaient pas grand-chose par rapport à ce qu’on croyait savoir. On voyait désormais la chute d’un autre président, c’était clair comme le jour. On parlait fric souvent, cela occupe toujours : des gens s’enrichissaient du jour au lendemain, d’autres crevaient de faim. On discourait sagacement sur notre liberté à foncer tout droit, les yeux écarquillés comme après une overdose, vers le néant. A l’extérieur, nous étions les mêmes va-nu-pieds depuis le temps des communistes. Un pays pauvre où l’on se démenait à décrocher son casse-croûte, seul challenge d’un lendemain aléatoire. Des groupes restreints commençaient à visiter le tombeau de l’ancien dictateur et cela semblait leur suffire. Ces histoires m’effleuraient de loin sans que je puisse pour autant en saisir la vraie nuance. Le monde était comme cela, en somme, qu’est-ce qu’ils auraient voulu qu’on en fasse ? Les gamins lorsqu’ils n’ont pas de jouets, ils se contentent de prendre des cailloux. Se faire des lance-pierres, jouer au chat perché, purger une peine qui, en réalité, n’en est pas vraiment une. L’innocence est la seule panacée du néant.

            Un boucan du tonnerre de Dieu m’a poussé à la surface, alors que je pensais justement regagner ma piaule. Des jeunes balançaient des pétards à la mer pour en voir l’effet, par rapport au goudron. C’était vache. Comme je n’en étais pas vraiment décidé, je commençai à faire de longues balades sur la plage, loin du tohu-bohu urbain. Marcher, tout simplement. Déambuler frénétiquement tout au long de la côte, laissant les pensées défiler à leur guise. Deux jours s’étaient écoulés ainsi, sans que je puisse en garder la moindre trace. Je ne voyais personne, j’avais besoin de rien du tout. De temps en temps, des histoires de noyade me touchaient, mais c’était peut-être à cause des détails qui saupoudrent chaque fois une telle mésaventure pour nous donner la conscience du macabre. J’appelais par intermittence à  la maison pour savoir si cela allait et les choses semblaient être rentrées en normalité. L’alternative d’être seul dans une piaule était pour moi, à l’époque, la face cachée d’un monde où je préférais y être à plusieurs. A part cela, il n’y avait que le vacarme de la ville avec le brouhaha des rues. Je vivotais paisiblement sans même attendre qu’une secousse quelconque me sorte de cette inertie maladive. Les remous du temps deviennent au fur à mesure, nos propres convulsions ; c’est juste une question de patience ou quelque chose du genre. Et ceci se passe toujours dans le plus grand calme ; on s’y infiltre doucement comme dans un nid douillet et dès qu’on y est, une patte invisible nous attrape vers l’intérieur : la vision nous happe sur le coup, à cette différence près que dans ce genre de situation, elle n’a plus rien à voir avec cette vision flamboyante, divine grâce à laquelle l’au-delà n’est plus une vie consommée dans un temps autre, un flottement majestueux, mais un trou noir et glauque où l’affaire est scellée d’avance. Surtout que les limites sont toujours tellement fragiles qu’on peut toujours basculer du mauvais côté, sans une réelle prise de conscience à l’appui. Le temps se dissout alors comme un morceau de sucre dans la noirceur d’une tasse de café et de tout ce vaste réel, il ne reste qu’un ghetto sordide, un bled, mon lieu de naissance et une fois de plus, c’est reparti à zéro. Les peaux mortes s’entassent et tombent bêtement, à la dérobée. Le présent n’est que le coup amorti d’une avalanche d’images glissant vers le passé. Quand il est vide, dépourvu d’événements, la toupie de la mémoire reprend ses voltes faces, à en donner la nausée. La chaleur fauve du moment saisi devient soudainement la seule consistance d’un temps qui s’écoule en sens inverse et l’on s’éloigne de ce qu’on était en train de faire, dans une sorte de contemplation béate où l’ancien vécu prend la relève.

 

Voici une semaine que j’étais là, en bord de mer à faire la grasse mat tant que j’en avais envie, à vivre au jour le jour en comptant ma bouffe et mes sous, à regarder les autres sur la plage en train de jouer au foot ou de plonger dans l’eau depuis un rocher à mi-hauteur ; voici une semaine que ma vie ne dénombrait aucun évènement valable, rien du tout, hormis la solitude. Peut-être y avait-il aussi la transe de ses nuits caniculaires où je n’arrivais pas à fermer l’œil de la nuit et, quand je ne pouvais plus lire, je me laissais happé par ce cocon de fantasmes que la fatigue, l’insomnie transformaient en visions orgiaques, profondes comme la mer et je remémorais des scènes dont l’appartenance devenait maintenant incertaine dans une espèce de dédoublement cocasse, frivole. L’ombre de moi-même croisait l’ombre de mon passé sans s’apercevoir.

 

Mon anniversaire tomba un samedi. Pour mes vingt ans, le seul cadeau que je pus m’offrir, ce fut de me lever à l’aube. Je déjeunai au pied levé dans ma piaule et vers huit heures, j’étais déjà à la plage. J’emmenai quelques bouquins pour m’occuper. A vingt ans, bronzer seul, à la pointe du jour, c’est comme un adieu à l’espèce ou alors un long moment de répit. Un temps mort entre la déferlante du passé et l’inconnu de l’avenir. L’alvéole du présent m’enveloppait de sa peau; je passais mon temps à rapiécer des moments de vie, des scènes plates, habituelles. Quand il faisait nuit, je me couchais ; le lendemain, je me levais à l’aube. J’avais vingt ans. J’étais né par temps de canicule, j’y étais, sans doute, plus habitué que les autres, même si j’étais enclin à penser le contraire. Jusque là, j’avais connu une, deux filles ; des amis, je n’en avais quasiment pas. C’était chiant la vie, à vingt ans. J’avais passé mon bac dans la petite ville montagneuse où j’étais né et maintenant j’étais étudiant en Lettres. Lettres Modernes. Je rêvais de choses qui puissent finalement m’intéresser, parce que jusque là, je m’étais un peu fait chier à l’école. La fac ne me rapporta pas plus que les autres écoles. Ce devait être pour cela que je commençai à mener une vie parallèle, en dehors du système, comme on dit. En dehors de tout, en fait, de tout ce qui rentrait dans les idéaux de vie. En même temps, je devais vivre ma première transition hormonale vers l’âge mûr, vraisemblablement, car il m’arrivait souvent de penser au sexe, d’un avoir envie. Je connaissais des gens dans mon entourage qui se targuaient de maintes expériences de ce genre ; je penchais souvent l’oreille à leurs discussions, même si, la plupart du temps, j’étais à côté de la plaque. Aujourd’hui encore, les filles me provoquent un terrible malaise, semblable à un blocage sexuel. Avec ma copine du lycée, on l’avait fait une fois, chez elle, quand ses parents n’étaient pas là et ce fut moyen. Elle m’avait plaqué une fois, mais à me voir souffrir comme un chien, nous nous réconciliâmes assez vite. Après, je la plaquai à mon tour, persuadé que je ne l’aimais plus. C’est ce qu’on se dit en général, à cet âge-là alors qu’en réalité, ce n’est qu’un simple manque d’affinités, un début de lassitude ou, dans le pire des cas, l’envie de passer outre.

Et maintenant j’étais là,  sur cette plage, le soleil commençait à taper, les commerçants installaient leurs stands pleins de gadgets, la radio passait déjà les premières infos d’une journée à l’apparence banale ; oui, la plupart du temps, on connaissait la suite. Comme j’avais appris à nager dans des étangs, je ne prenais pas le risque de m’aventurer trop loin, pas au début, du moins. Je tournais par là, pas loin de la rive, comme un poisson dans son aquarium. Après, tout devint de plus en dur à supporter : la souillure des parois de ma chambre, pendant les nuits d’insomnie et de transpiration, les après-midi caniculaires, les temps morts sur la plage, les seins nus, les vieillottes en maillot de bain, tout, vraiment tout.

 

 

 Depuis quelques jours, mon seul plaisir était de prendre le premier café de la journée sur la terrasse d’un centre commercial d’où l’on pouvait voir le va-et-vient des barques et les épaves flottantes, abandonnées, sans doute, par les derniers rescapés d’un naufrage relégué aux oubliettes. J’étais bien là, le matin. Franchement. Le café était bon et pas cher. Des mouettes volaient au ras de l’eau, des Chinois s’agenouillaient pour en prendre des photos. Le tout était d’aller de l’avant. Malgré tout, il n’y avait que ça à la clef : la poursuite du train-train dans le silence sourd-muet de l’inertie quotidienne. Dans ces moments-là, quand tout s’arrête et l’étendue liquide semble devenir immobile, quand la vie fait un stop cadre, entre ciel et terre, sur un flux marin qui ramène un corps à la rive, le jetant dans le sable humide, on redécouvre la peur initiale du commencement, le cafard cosmique. Je pouvais me tromper, en effet ; de loin, on ne voyait pas bien. Je pensais que ce devait être ce genre de déchets que la mer ramenait régulièrement de loin, le matin surtout. Mais non, ce n’était pas ça. Les cheveux bouclés d’une fille flottaient dans l’eau, des cheveux dorés que les rayons de soleil rendaient éblouissants. Un corps tournait sur lui-même, brinqueballait sous les coups de la mer, scandant une mélopée infiniment triste. 

 

Je dégringolai dans l’escalier, pataugeai ensuite dans le sable brûlant. La matinée tirait à sa fin, mais comme par miracle, il n’y avait pas beaucoup de monde à la plage ou alors je dus courir sans m’apercevoir de rien, aveuglé par la lumière. Je criai au secours, à plusieurs reprises. Personne ne m’entendait, comme s’il n’y avait que moi et ce corps livide sur terre. Je ne pouvais pas savoir si la fille était toujours vivante, je n’y connaissais rien au premier secours. Je me démerdai à faire venir un sauveteur, je ne me souviens plus comment. La peur agissait d’elle-même, je m’y ressourçais inconsciemment. Quelque chose d’étrange m’arrivait ; vingt ans après, j’étais quand même capable de faire quelque chose.

 

En fin de compte, j’y parvins sans trop de mal, on la ramena à l’hôpital. C’était bizarre, la vie. La nuit, je la passai dans la salle d’attente à boire café sur café, à fumer, à tourner en rond tout en me demandant ce que je foutais là. Non, je ne connaissais pas cette fille : je ne comprenais pas pourquoi je le faisais. Elle devait avoir une famille comme tout le monde, enfin, comme la plupart des gens, quoi. J’aurais très bien pu partir, vaquer à mes tâches insignifiantes et faire passer cette histoire pour une preuve de hardiesse ou un truc du genre : ça peut toujours remonter le moral ou alors faire en sorte qu’avec du recul, la vie paraisse moins fade et ennuyeuse. 

 

Tard, dans la nuit, alors que je m’étais écroulé sur un siège, dans la salle d’attente, un mec qui portait la blouse me demanda poliment de rentrer chez moi. Je le fis, naturellement, le spectacle touchait à sa fin. Dans la rue, je me dis que le lendemain, toute cette histoire serait reléguée aux oubliettes, que je ne m’en souviendrais même plus. Je mis pas mal de temps à rentrer, non pas parce que j’avais envie de marcher mais plutôt à cause de mes problèmes d’orientation. Je ne connaissais pas le coin, je n’avais qu’à suivre mon instinct. Je rôdai ainsi dans les parages de l’hôpital pendant des heures. La mort sentait mauvais par là, pire que la pisse de chat dans les coins. Les bâtiments en briques me foutaient le cafard. J’imaginai une humanité gisante, allongée dans des lits en fer, couverte de draps propres comme des linceuls. La pointe du jour me surprit en train de pisser contre un poteau. De dos, je devais avoir l’air d’un crevard : la vie se joue à pile ou face.

 

Je finis par m’endormir, en effet. De fait, quand on atteint ces points extrêmes, de vrais sommets de fatigue, baignés dans des îlots de sueur, le sommeil vient comme un terminus, une mort momentanée.  On dort non pas pour se reposer, mais pour oublier d’être lucide. On se laisse aller comme lorsqu’on échoue dans l’alcool ou dans la drogue. C’est de la plongée suicidaire dans l’océan de l’impuissance. Oui, c’est évident : on vit dans l’illusion de l’être, dans la probabilité factice du devenir.

 

Je ne sortis plus pendant quelques jours. J’en perdis, d’ailleurs, la trace, chose point étonnante. Je dus dormir, sans doute, pendant tout ce temps-là, me remettre d’aplomb. Je me souviens qu’à force de dormir, il m’arrivait d’avoir faim dans mon sommeil ; alors je me réveillai pour bouffer à la va vite et me recouchai aussitôt.

 

Un après-midi où il faisait moins chaud, je ressortis à la plage. Il n’y avait pas autre chose à faire, de toute façon. J’avais l’impression que dans mon absence, tout avait changé, y compris la plage, que je n’avais plus de famille, que je n’en avais jamais eu. Alors, je balançais des petits cailloux à la mer et suivais du regard les circonvolutions de l’eau. C’était drôle. Je n’avais jamais fait ça quand j’étais gosse ; pourtant, j’aurais pu, les gamins s’y plaisent. Oui, j’aurais pu. On peut tout faire. Je ne sais plus à quoi je pensais dans ces moments-là, à ce qui allait suivre, probablement. Ou alors, je me disais que depuis le temps que je venais là, sur cette plage, quelque chose aurait bien pu m’arriver, un truc moins ordinaire qui me sorte de ce marasme existentiel, de ce trou noir de l’inertie. 

 

Parfois, il ne faut même pas se le dire, faut juste se laisser aller et un truc bizarre nous surprend, justement parce que c’est bizarre, parce que cela finit par nous retomber dessus. Sur la plage, pas loin de l’endroit où je me trouvais, un groupe de hippies ou de beaufs post-communistes fumaient des pétards, enroulés dans leurs couvertures miteuses. La solitude ne nous laisse pas indifférent ; au-delà  de la compassion, cela interroge et remet en question. A un moment donné, ils commencèrent à me parler. Une fille, aux traits enfantins, genre gamine délurée me balança en pleine gueule que la solitude était aussi évidente que l’euphorie, même dans la vie de tous les jours. Je m’en sentis intimidé et relevai le gant. Un mec plutôt cradingue me fila une taf, je la tirai à pleins poumons et acquiesçai net. Ouais, bof, c’était sympa de papoter  de tout et de rien (comme si c’était la seule tâche qu’il nous restait à satisfaire). Franchement. Je plaçai mon histoire avec la fille et les autres n’en parurent guère étonnés, j’en fus quelque peu déçu. Des histoires de ce genre, on en entendait tous les jours, paraît-il. Depuis quelques années, c’était devenu l’endroit avec le degré de mortalité le plus élevé  du monde. Et le pire était que les causes d’accident étaient souvent rares ; ils y venaient pour en finir, en gros.

 

Depuis, je me dis que l’on se laisse attirer par des choses qui nous ressemblent ; je ne devais pas être là par hasard. Viens avec nous, le Héros ! Allez, dépêche-toi !  En fait, les choses dont je parlais, ce sont elles qui nous suivent jusqu’au bout, ça nous colle à la peau. Je me levai et balançai, à bout portant, un caillou à la mer. Cela fit quelques bonds symétriques, après quoi je ne le revis plus jamais. Il faisait beau à nouveau, franchement, j’avais envie de les suivre. La fille devenait de plus insistante ; je pris le temps de la regarder plus sérieusement et son visage avait la forme d’un totem, un de ceux qui chasse le cafard et la solitude. Elle n’arrêtait pas de jacasser ; parfois, je ne l’écoutais même pas. Les autres étaient déjà saouls ; ils avançaient dare-dare. L’un d’entre eux monta sur un rocher qui surplombait la mer rien que pour pisser. Un long jet comme un arc-en-ciel se découpa sur le ciel, derrière nous. La fille l’engueula,  pour déconner.

 

Chemin faisant, nous croisâmes différentes personnes, des gens lambda, aux tâches bien précises. La plupart nous regardait avec mépris, cela me faisait un drôle d’effet. Surtout lorsque la fille faisait des moues, se tortillait le visage pour attirer l’attention sur elle. Après, lorsque nous fûmes complètement flapis, j’avais envie de rentrer. Je pensai à ma piaule miteuse, à ma vie qui pourrait s’y engouffrer à tout ce temps que j'y avais passé faute d'autre chose. (à suivre)

 

 

 

 

 

Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Mardi 2 mai 2006
Une adolescente nous a envoyé une lettre d'adieu. Pas qu'à moi et aux miens, mais à nous tous, humains ou presque. Vous ne la connaissez pas, je la connais à peine. C'est une fille genre mamie, aux hanches globuleuses, aux seins mamélonesques pendant lascivement au niveau de l'embonpoint. Elle porte souvent des débardeurs ou alors des chemisiers au décolleté proéminent. Pas moyen de la louper.
J'ai dû lui adresser la parole quelques fois, au fil des journées longues et tristes d'une bourgade quelconque (la nommer, ce serait trahir l'humanité) et alors ce ne fut que pour des réprimandes ou des répliques moralisatrices. A tous les coups, elle me tournait le dos, indifférente ou carrément méprisante comme pour me dire qu'elle n'en avait rien à foutre de moi, de mes propos, de tout, que la vie était ailleurs et qu'il fallait la croquer à pleines dents. Et puis, elle nous a envoyé une lettre. Ce fut un après-midi d'automne, quand l'été bat de l'aile et la lumière éblouissante filtre une impuissance factice, transitoire. Une amie à elle la coursait dans le bois. Son amie, vous ne la connaissez pas, moi non plus. C'est toujours une de ces ados délurées qui nous casse les bonbons à longueur de journée. Elle, la lettre, ça l'a vachement émue. Renversée, carrément. Elle pleurait à chaudes larmes en la lisant. Pas qu'elle, certes, ça chialait par bandes entières comme lors de la mort de Kurt Cobain.
Mais finalement, qu'est-ce qu'ils écrivent d'émouvant les adolescents, les adolescentes? Ils nous disent que la vie n'a pas de sens, elle ont l'impression d'en détenir le secret. C'est pourquoi ils écrivent des lettres d'adieu. Au revoir, ça va pas, je m'en vais. Non, je ne reviens plus. Plus jamais. La vie, j'en ai eu ma dose. Vous ne pourrez pas me comprendre, de toute manière. Et ils se la jouent pas, franchement. Ils vivent un drame shakespearien, un vrai. Alors, s'il arrive qu'une tête à claque lui fasse des réflexions, à cette gamine, elle se laisse pas faire, attention! Fratérnité, d'accord, mais votre égalité me soûle, monsieur.
Ouais, après une tentative de suicide, on se fait suivre par un psy. On l'imagine sur différentes façons, mais en règle générale, c'est le genre de mec censé nous faire croire que la vie, ça vaut vachement le coup. Schopenheur l'a dit: l'être humain est digne de compassion. Alors, de retour à l'école, la fille donne un coup de poing à un baltringue qui l'avait traîtée de grosse vache, comme ça, parce qu'elle l'avait fait chier. Le mec tient bon, ne répond même pas, il en a l'air fier, d'ailleurs. En même temps, c'est vrai, on ne gagne jamais par le coup de force.
Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Mercredi 19 avril 2006
Les étoiles ne font pas d'étincelles. Cela brille calmement, sans encombre ni rien, des guirlandes infinies. Vous étiez ados, souvenez-vous-en! La nuit, vous traîniez pas mal, on est d'accord. Quand vous rentriez, ça allait pas des masses. OK, vous y êtes: jamais vous n'auriez fait footballeur. Moi non plus, vous savez. Je suis de nature trop angoissée pour la mettre au fond de six mètres, même si le gardien part dans l'autre sens. Les coups de tête me provoquent déjà un assez terrible malaise dans la vie, pour en tenter sur un terrain de foot. C'est pour cela que je préfère le fauteuil, la télécommande à la main. La veille d'un match important, je ne fais pas grand-chose, en général. Je bouquine pour tuer le temps ou je traîne sur le net. Pour me mettre un peu dans le bain, j"épluche la presse. S'il pleut, je dors toute la journée; cela me permet d'être frais et dispo à l'heure du match. Et puis, d'un coup, cela commence,  on devient supporter. Pour quatre-vingt-dix minutes; le reste, on s'en fout.

Stéaua, en roumain, veut dire étoile et on en a tous une. Les Anglais ont inventé le foot, tant mieux, d'autant mieux que ce fut avant les antidépresseurs. La télé sur internet, c'est de date récente, comme les bandes annoces et d'autres astuces internautes, ça s'entend. Les antidépresseurs, quant à eux, je n'en ai aucune idée, mais on s'en fout aussi. Ce qui est certain, c'est qu'après un tel match, on ne va pas mieux.

Le pire, c'est de croire avoir gagné avant le coup de sifflet final de monsieur l'arbitre, ça se paye cher. Le mieux, ce n'est pas de tenir jusqu'au bout, mais de l'échapper belle, de s'en sortir dans la dernière demi-heure. C'était peu envisageable. Les Anglais devaient marquer trois buts. Fallait pas rêver ou si, justement. Le prénommé Maccarone l'a fait, à la quatre-vingt neuvième minute. Un bête coup de tête sur un centre de je ne sais plus qui et la sortie hasardeuse du gardien a scellé l'affaire. THE END: la finale sera anglo-allemande.

Tout compte fait, jouer, c'est mieux que vivre. On joue pour gagner, alors que vivre, on vit tout court, advienne que pourra. Autrement, en foot aussi, y a défaite et défaite, mais quand cela me retombe dessus, je préférerais simplement vivre. C'est ce que je m'étais dit hier soir, après la demi-finale de la coupe UEFFA. J'étais pour Stéaua, tant pis. Oui, ils ont perdu, Le Monde le dit, l'Equipe aussi. 4-2: l'affaire est pliée. Le match, je l'ai vu, à la télé, sur skype. Voulez-vous que je répète? Ah, skype, c'est de la télophonie gratuite sur internet. Je vous la conseille, c'est vachement pratique.  Même pour voir des matchs.

Au bout d'une demi-heure de jeu, le Stéaua était qualifié en finale, dix-sept ans après. Les Anglais de Middlebrough le sont maintenant, au terme d'un match ambigu, d'une deuxième mi-temps fadasse. Tant pis, tout est à refaire. La vie va bon train, sans finale étoilée, sans étoile éticelante. Cela brillera un peu moins, mais après ce match, surtout après ce match, plus rien ne compte.

Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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