Vous voyez, les gens ne se parlent pas beaucoup, juste ce qu'il faut, pour ne pas qu'on leur cherche noise. En gros, ils se disent qu'ils n'ont rien à se dire. Au boulot, ils se côtoient, dépités, dans le tourbillon d'un quotidien affolant, se rabâchent sans cesse, si la journée vient à peine de commencer que putain, encore six heures à tirer jusqu'à la fin de la journée, 18 jusqu'à la fin de la semaine et au fur et à mesure, cela décroît imperceptiblement jusqu'à ce que le soir tombe sur leurs visages moirés par la lumière blafarde de l'impuissace et, de fil en aiguille, la retraite approche, la peau se fripe, la vie s'écoule comme le filet d'eau dans l'évier. C'est triste les jeunes qui débauchent le soir, flapis; ces jeunes qui n'osent même pas penser que le lendemain, il faudra reprendre à la même heure et dans vingt ans, ce sera pareil, même heure, même endroit, même boulot, à part quelques amendements pour marquer le coup d'un nouveau chef, d'une nouvelle boîte, des dix, vingt, trentes ans de bouteille dans le métier. Faut être justes: il y en a qui s'y plaisent vachement. Une bonne paye appelle un bel appart, une jolie voiture: la vie a un sens. A rebrousse-poil, mais un sens quand même. Sauf que voyez vous, le sens s'effrite la voiture devient cabossée, l'appart est trop petit, le soir tombe et vous retrouve sous la même ampoule du salon, devant la télé à regarder Drucker. Vivement dimanche!
Le travail est une ascèse; à vingt ans, je pensais pas en arriver là. Fins de mois dures, argent à gogo, quand cela se redresse. Avec un peu de bol, même mettre un peu de côté; le temps passe, le compte bancaire pulse l'oseille; l'aller-retour discret des sommes nous fait remonter le moral. Sans parler des vacances, oh oui, les vacances. Les miennes sont payées, faut pas déconner. Dès que je peux, je me tire, je ne dirai pas où. Les vrais départs valent le silence. Pas bête, hein?