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Lundi 17 avril 2006
Y a les copains et les copines, les connaissances et les potes: les derniers, ça se compte par bandes entières. Le copain a la présence discrète,  il fait pas mal chier , les journées se traînent à ses côtés. Mais ça reste un copain, tellement on en a peu, qu'il est rare qu'on puisse se permettre le luxe de s'en débarasser aussi vite. Les connaissances, on aura tout compris, ça meuble du temps mort, on se sent pas seuls. Ils sont là, tous les trois mois pour un apéro hâtif; autrement, ils boivent pas, sont heureux en couple et rappellent trois mois plus tard pour avoir des nouvelles. ça va. Y a mieux, y a pire.
Mais les potes, alors là les potes, ça se discute: c'est des types super cools, super branchés, la vache, ça me revient. La plupart du temps, ils sortent d'une adolescence mouvementée, malgré les efforts des parents. Ils sont très hi-fi, ont toujours eu des putain de baffles dans leur chambre, portent la clope aux commissures des lèvres comme Bob Dylan, je dirais, mais ça, ils connaissent pas. J'y ai cru à un moment donné, mais tu parles ils en démordent pas. A l'époque, c'était pareil, c'est dire qu'on viellit quand même. On s'achetait de l'acool dans une superette et on passait une nuit fougeuse dans un appart à se raconter des tas de trucs. Oui, on faisait les quatre cents coups, c'est ce qu'on dit. Moi, j'avais perdu le compte, ça allait tellement vite.
Marin ne s'appelait pas comme ça, mais voulait faire marin, c'est vrai. Vivre comme Ulysse. Toute une histoire. En attendant, il noyait ses idéaux dans du pinard bas de gamme. Il était marin au resto La Manche, comme disait quelqu'un. ça déchirait grave, rien à dire, l'avenir n'était qu'un difilé de verres, le présent, une attente asoiffée. Papa et maman finançaient quotidiennement cette virée en terre alcoolisée. Les années passaient, Marin traînait une tronche cramoisie, puait la clope et les troquets de merde. Ouais, c'était un grand paumé, Marin, un soûlard du coin. Les gens le regardaient de travers, cela faisait mal. Pour esquiver, il se mettait à crier haut et fort qu'il était le plus grand ivrogne de la ville, les gens acquiesçaient, mine de rien: en fin de compte, c'était difficile de lui donner tort.
Vint ainsi l'heure du sacrifice, y avait plus à tortiller: soûlard ou thésard, fallait choisir. Marin aimait lire, faut le dire.  L'Occident, ça l'attirait vachement. Il partit comme ça, la vie est une bouteille (vidée) lancée à la mer. Si vous le voyez en costard cravate, l'air mi-clochard, mi-scientifique, faut lui parler, vous m'en direz des nouvelles. Sur la Loire, une épave flotte depuis des années, Marin ne veut plus faire marin. Le grand soûlard n'est plus qu'un grand enculé.

Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Jeudi 13 avril 2006

Je sais que je ne sais rien, je le sais mieux que Socrate. Je sais qu'avec le temps, notre seul atout est l'expérience ou alors l'habitude, les heures de lassitude, le train de vie encombrant comme des milliers d'étagères. Des milliers d'étagères d'une bibliothèque borgesienne où l'on écrit la vie en filigrane, unique façon de survivre, de regarder le temps passer dans l'autre sens, dans les veines des autres, comme un contre-jour. Vendôme est une tumeur sur l'immense émisphère cérébrale des humains, cela stigmatise. Maintenant, avec le recul, tout ce que je peux dire, c'est que j'arrive tant bien que mal à apprécier la situation. A en avoir moins peur.  Il me l'avait dit Têtard: le merdier, ce n'est pas qu'une question d'odeur, mais aussi de coups bas, entre des acacias et des tilleuls. Entre deux externats bourrus d'élèves, un foyer et un internat. La plupart du temps, j'avais l'impression d'avoir franchi un cap pour arriver au sommet d'un autre, là où la vie se laissait contempler à loisir comme sur un album photo. Je regardais les ados vivre et j'apprenais à avoir peur de la foule. Parfois, je comprenais même les instincts totalitaires, moi le grand reclus, l'abonné à la liste rouge des rescapés. Je m'en voulais énormément dans ces moments-là, sauf que l'impuissace ce n'est pas qu'un poisson attrapé dans les mailles du filet, c'est aussi un poisson qui souffre. Languit. Desespère. L'homme n'a pas d'autres défis à relever, à part celui de la liberté à défendre. La liberté de se faire mal, de fuguer, d'écraser l'autre, de tuer.


Nous étions cinq, six à tout casser. J'étais le nouvel arrivant, cela ne pouvait pas aller. Surtout lorsqu'il fait moche, les ados s'entassent dans le foyer, jouent au ping-pong, suent sang et os pour une place dans la salle billard. Si j'y suis, c'est pour surveiller ou alors les assister d'une manière éducative, selon le nouveau terme. En fait, on crève tous la dalle, le temps file, la vie attend autre chose, nous attendons autre chose de la vie.

Quand Têtard était là, tout se passait largement mieux, Vendôme me courait moins. Les gens n'ont pas d'origines, ok, Amin Malouff: ils sont le produit de leur appartenance, les victimes de leur insertion future. Mais le problème n'est pas là: le monde est plein d'étrangers, ok, Pierre Desproges. Nous le sommes un peu plus, au fil des jours. Obligés de défendre notre liberté, notre fraternité n'est guère égale, cela se noue en fonction des centres d'intérêt. Somme toute, là-bas, tout le monde venait  de quelque part, peu importe d'où. Le dire, c'est trop risqué, l'internet est un truc accessible.

A Vendôme, la vie l'emporte sur l'imaginaire, personne ne peut y échapper. Deux ans seront bientôt passés, je n'en aurai pas moins peur. Il se peut que ce ne soit qu'un rêve, une projection de la panique, mais quelqu'un guette quelque part, devant son écran, la suite de cette histoire, l'apparition fulgurante de son nom comme dans la une locale. Si je devais en faire un roman, je raconterais ma parano jusqu'au bout, dans les moindres détails. Je ridiculiserais Raskolnikoff. Mais non, pas tout de suite. Têtard me comprendra, son histoire continue ailleurs. Mon spectacle aussi. Le monde est un immense théâtre.




Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Dimanche 9 avril 2006
                                       
                                                                à M. D., ce texte en guise de remerciement


Aux échecs, les pions traversent l'échiquier pour se métamorphoser en reine. Dans l'enseignement, ça devient CPE. Nous devions être une dizaine en tout, y compris des filles. Cet après-midi-là, j'en avais croisé une, trop hautaine pour ce boulot, trop moche pour se rendre agréable. Elle me montra du bout des doigts un de ces bâtiments cafardeux dont le sinistre intérieur allait me hanter pendant des mois. C'était entre deux cours, les oiseaux piaillaient, on les entendait parfaitement. Je me sentais comme Gérard Jugnot dans les Choristes, je l'étais peut-être: un peu trop fleur bleue, un peu patraque, trop école de la vie, en gros.
    Les pions, aux échecs, ça se pousse; dans l'enseignement, ça se manipule. J'allais l'apprendre. Têtard était dans le bureau du premier, à l'externat Acacias. A Vendôme, on fait cours entre des acacias et des tilleuls, c'est décapant. C'est pour cela que les bâtiments portent des noms de fleur. Dans le couloir, l'écho des voix se cognait contre les murs, tous azimuts. Les profs râbachaient le même cours d'il y a vingt ans, les mômes soulevaient le menton, pour ne pas piquer du nez. Têtard était là depuis une bonne demie heure, le nez plongé dans ses cours. J'eus de la chance de tomber sur un mec comme lui. Certes, je ne m'en rendis pas compte tout de suite, mais avec le recul, la réflexion s'impose, sans aucun doute.
Il devait me faire la formation, impec, c'était parti. Des consignes fusèrent à bout portant, entre le cerveau et le coeur: je suis un peu lent au démarrage. Après tout, j'avais un boulot, ce n'était pas la moindre des choses.
Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Jeudi 6 avril 2006

Vendôme, c'est une place. Les Parisiens savent bien où c'est, mieux que moi, en tout cas. Mais la ville, sait-on où elle se trouve, cette ville? Non, ce n'est pas au bout du monde, ni dans son trou du cul, ce serait trop facile. Après, d'accord, des questions de ce genre sont un peu risquées, je sais. Déjà, on est tout le temps nouveaux dans la vie, obligés à serrer des fesses pour s'intégrer. Nouveau-nés, au départ, nouveaux tout court après, chaque fois qu'on s'insère dans un autre milieu. Et un jour, on arrive à Vendôme, à la petite gare. Après un coup de fil, certes, cette fois-ci, celui venu de nulle part. Dans les ruelles étroites, les vieux traînent leur existence en chariots Monoprix. Les poivrots s'entassent dans les troquets du coin et y restent jusqu'à ce que la réalité se mette à loucher.  Des boutiques pêle-mêle créent un simulacre de vie citadine. A un carrefour, se recontrent trois poivrots, se serrent la pince. Je me sens un peu paumé, j'ai toujours eu des problèmes d'orientation. Ils ne le savent pas, c'est normal. L'un d'entre eux se retourne et me la serre aussi, comme dans une blague sur les Belges. Dans des moments pareils, l'instant qui suit, j'ai un coup de cafard.

En haut de la ville, là où le filet du Loir est imperceptible et la ville s'écrase sous le poids de la côte, une forteresse inexpugnable s'étend à perte de vue. Le reste, c'est une étendue de brousse et de maissonnettes sympas, pour des gens aux prises avec la ville et son train-train tapageur. J'étais arrivé par le train de l'après-midi, il faisait chaud, trop chaud. Les petits coins, c'est pas mon truc: on s'y fait trop chier, les journées sont nombreuses, le monde est exigu. Tout y est d'un calme affolant, la vie se traîne farouchement, monotone et lourde.

La forteresse était, en réalité, une cité scolaire. D'un bâtiment à l'autre, des gens, élèves et adultes confondus, défilaient ronchons, las de rester enfermés à longueur de journée. Tout le monde avait sa place, bien précise, bien défrichée, à l'image d'une société en miniature: les élèves se ramenaient avec leurs sacs, les profs les suivaient de près, dans les couloirs glauques, à peine balayés par les dames de ménage. Les bâtiments étaient dans un état de délabrement effarant, propre aux cités banlieusardes.

 Des coins comme cela, on les appréhende vachement. Moi, de fait, je me sentais complètement largué. J'attendais la suite comme une condamnation ou encore comme un verdict, comme tout autre incontournable de la vie. D'ailleurs, les coups, on les attend toujours le coeur serré. On attend que le flot gicle inopinément, que cela nous terrasse. Alors la vie nous prend dans son filet et nous jette dans l'eau fangeuse de l'inconnu. Et si on  part plutôt naïvement pour rejoindre l'avenir, une fois qu'il fond dans le passé, on est transis de peur.




Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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Mardi 28 mars 2006
Ce matin-là, je me le rappelle comme si c'était aujourd'hui ou pis encore, car maintenant il a cessé de pleuvoir, le soleil darde ses rayons à travers la vitre d'en face qu'un volet couvre à moitié, alors que l'autre, mi-ouvert, tangue sous les coups de vent. Cet été-là, ce n'était pas pareil, alors là pas du tout. Déjà, il faisait tellement chaud que parfois mon souffle bête et triste embuait les vitres, créant un étrange effet de serre.
 Depuis des semaines, je n'arrêtais pas de broyer du noir, de me dire que c'était fichu, tant pis, du boulot, y en avait pas pour tout le monde. L'été fut affreux ici, dans ma mansarde du cinquième, à lire et relire despérément bouquin sur bouquin, à vivre entre Ravalec et Arundhati Roy (mes amis essentiels), à balancer un sourire en fil à coudre après chaque phrase du feu Philippe Roth ou même, à gribouiller des pages d'un soi-disant roman que je finirai peut-être jamais: à l'époque, j'y croyais dur comme fer.

    Il est des coups de fil rédempteurs comme des appels venus d'un autre monde, des appels à la vie (un rdv manqué) qui te poussent à sortir de ce maudit appart où la vie s'émousse, la télé te file l'image d'univers parallèles, de mondes qui devraient refaire l'histoire, d'ici vingt, trente ans, du moins. Je m'en souviens: les gens du monde entier se réjouissaient de la capturation de Saddam Hussein, c'était la fête. Moi, ça allait, ça me transcendait pas autant. Et puis ça a sonné. Franchement, ça a sonné quand je m'attendais le moins. Je lisais aux chiottes, il me semble bien. C'est de là qu'on repart toujours dans la vie.



Par mercutio - Publié dans : sarcasticstar
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