Je sais que je ne sais rien, je le sais mieux que Socrate. Je sais qu'avec le temps, notre seul atout est l'expérience ou alors l'habitude, les heures de lassitude, le train de vie encombrant comme des milliers d'étagères. Des milliers d'étagères d'une bibliothèque borgesienne où l'on écrit la vie en filigrane, unique façon de survivre, de regarder le temps passer dans l'autre sens, dans les veines des autres, comme un contre-jour. Vendôme est une tumeur sur l'immense émisphère cérébrale des humains, cela stigmatise. Maintenant, avec le recul, tout ce que je peux dire, c'est que j'arrive tant bien que mal à apprécier la situation. A en avoir moins peur. Il me l'avait dit Têtard: le merdier, ce n'est pas qu'une question d'odeur, mais aussi de coups bas, entre des acacias et des tilleuls. Entre deux externats bourrus d'élèves, un foyer et un internat. La plupart du temps, j'avais l'impression d'avoir franchi un cap pour arriver au sommet d'un autre, là où la vie se laissait contempler à loisir comme sur un album photo. Je regardais les ados vivre et j'apprenais à avoir peur de la foule. Parfois, je comprenais même les instincts totalitaires, moi le grand reclus, l'abonné à la liste rouge des rescapés. Je m'en voulais énormément dans ces moments-là, sauf que l'impuissace ce n'est pas qu'un poisson attrapé dans les mailles du filet, c'est aussi un poisson qui souffre. Languit. Desespère. L'homme n'a pas d'autres défis à relever, à part celui de la liberté à défendre. La liberté de se faire mal, de fuguer, d'écraser l'autre, de tuer.
Nous étions cinq, six à tout casser. J'étais le nouvel arrivant, cela ne pouvait pas aller. Surtout lorsqu'il fait moche, les ados s'entassent dans le foyer, jouent au ping-pong, suent sang et os pour une place dans la salle billard. Si j'y suis, c'est pour surveiller ou alors les assister d'une manière éducative, selon le nouveau terme. En fait, on crève tous la dalle, le temps file, la vie attend autre chose, nous attendons autre chose de la vie.
Quand Têtard était là, tout se passait largement mieux, Vendôme me courait moins. Les gens n'ont pas d'origines, ok, Amin Malouff: ils sont le produit de leur appartenance, les victimes de leur insertion future. Mais le problème n'est pas là: le monde est plein d'étrangers, ok, Pierre Desproges. Nous le sommes un peu plus, au fil des jours. Obligés de défendre notre liberté, notre fraternité n'est guère égale, cela se noue en fonction des centres d'intérêt. Somme toute, là-bas, tout le monde venait de quelque part, peu importe d'où. Le dire, c'est trop risqué, l'internet est un truc accessible.
A Vendôme, la vie l'emporte sur l'imaginaire, personne ne peut y échapper. Deux ans seront bientôt passés, je n'en aurai pas moins peur. Il se peut que ce ne soit qu'un rêve, une projection de la panique, mais quelqu'un guette quelque part, devant son écran, la suite de cette histoire, l'apparition fulgurante de son nom comme dans la une locale. Si je devais en faire un roman, je raconterais ma parano jusqu'au bout, dans les moindres détails. Je ridiculiserais Raskolnikoff. Mais non, pas tout de suite. Têtard me comprendra, son histoire continue ailleurs. Mon spectacle aussi. Le monde est un immense théâtre.
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