Désespoirs fugaces
Je suis à l’Eden bar, un bar de campagne, genre troquet cradingue ; il est dix heures du mat. Il n’y a que des vieux, ça papote, il est dix heures cinq et la vie n’a plus qu’un seul sens, le leur. Une femme laide, aux lunettes énormes parle du cauchemar des femmes violées. Le vieux d’en face a le rire glauque, comme issu de fin fond de l’enfer. Il sirote une bière, la combien ?, conscient que la vie n’a qu’un sens, le sien.
C’est drôle de commencer la journée dans un troquet de campagne, cela me fait de l’effet. C’est vrai. Cela me change des matinées peinardes de ma cuisine, de mon premier café, du silence cosmique du quartier lorsqu’on entend même les enveloppes glisser dans les boîtes aux lettres. Cela me change de tout, c’est grisant. Les gens parlent d’une maison achetée quinze ans auparavant,-putain ! quinze ans- mais la maison, ils la payent toujours. La transparence du mal, dirait Baudrillard. Des pompiers s’assoient juste à côté de ma table et se contentent de faire bande à part. Ils ont dû ressusciter une ado, c’est leur routine. Dans la NR, les nouvelles sont les mêmes, c’est marrant, mais franchement, les nouvelles sont les mêmes qu’il y a deux semaines ; on est en bonne santé et à en croire les vieux d’à côté, c’est l’essentiel. Je suis devant mon café, un peu la tête dans le cul, je ne suis pas du matin ; c’est pour cela que j’écris ce texte ou alors je me complais à le croire pour ne pas sombrer dans l’angoisse de l’inutilité. A vrai dire, je suis à la recherche d’un sens, le mien. La serveuse est une supporter de Marseille et Marseille a perdu, c’est dur. Sa tête me le file le cafard, je n’ai plus envie de la regarder. C’est le genre soûlard, j’aime pas ça. Par la fenêtre, je vois des gens traverser une place, il y a aussi des voitures garées, un Ecomarché et des immeubles. Les pompiers parlent d’un jeune qui se branlait hier après midi dans les toilettes d’un lycée ; ils sont en train d’imaginer ses fantasmes. Cela rigole, c’est triste, je me sens seul. Je me demande si, de nos jours, les fantasmes d’un ado découpent les photos des magazines ou alors au moins là, ils tentent d’être originaux. Bah oui, c’est pas con. A la radio, il passe une chanson des années soixante-dix, c’est l’histoire d’un étranger, cela me touche, ç’aurait pu être moi. Les pompiers sont partis, les vieux y sont toujours, bah oui. Marseille a perdu, c’est pas facile. Je me lève pour régler et m’aperçois de l’avoir déjà fait. Il est dix heures et quart, un vieux me regarde, cela doit lui faire bizarre de me voir pianoter sur mon portable. La serveuse y est toujours, à midi cela sera moules frites, les vieux en raffolent. D’autres vieux rentrent, ce n’est pas la même génération, mais ils se ressemblent. D’accord, l’avenir est à nous, très bien, il est à nous, ce putain d’avenir. Je m’extirpe en me disant que si c’est vrai, faut voir ce qu’on va en faire.
L’Eden bar, une semaine après.
J’y retourne comme dans un lieu de prière mais cette fois-ci ce n’est qu’une échappatoire, une manière de tuer le temps. Le vieux de la semaine dernière s’appelle Marcel, cela ne m’étonne pas. Sa moustache en fil à coudre me fait penser à Charlot, mais en plus décrépit. Il se lève, Marcel, fait un tour, revient et se rassoit devant l’Equipe. Dans huit heures, la France battra l’Ecosse et ce sera la folie à l’Eden bar. Marcel sera heureux, cela lui rappellera la finale de la Coupe du Monde, quel cauchemar ! Il trinquera pour les Bleus et l’Eden bar deviendra un navire qui l’emmènera en Egypte, la terre de ses rêves. Ça y est, il se lève. Je m’en vais aussi, allez les Bleus !
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