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sarcasticstar

Jeudi 16 mars 2006

Ma jeunesse ne fut point un ténébreux orage, mais il flottait de temps en temps dans mon coeur, comme il flotte sur la ville, un jour pluvieux d'automne. On naît parmi des adultes et ces adultes, au fil du temps, redeviennent gosses, c'est évident. On est fils uniques d'un seul pays, mais le pays change, la misère s'émancipe, le smic trahit l'insolence des touristes dont les tribulations prouvent que les pays riches, les pauvres pays riches ne feront jamais bon ménage avec les pays pauvres, les pauvres pays pauvres. Si l'on n'est pas sérieux à 17 ans, un soir à la chandelle, dans un bled, le genre, tranformé du jour au lendemain en ville, par souci d'urbanisation, dix ans plus tard, on en bave pas mal. C'est évident. Et puis, on a 27 ans, "la jeunesse se ride", au carrefour d'une autre existence plus nécessiteuse que véridique. C'est pas grave. On s'arrête toujours aux feux, on regarde toujours les nichons des adolescentes, on embauche, toute l'année, à la même heure. Mais on a 27 ans, dix ans de plus, foin des bocks, les cannettes coûtent moins cher, maintenant que l'argent est devenu un problème. A l'école, on me disait souvent que je n'étais pas intégré, cela ne m'a strictement servi à rien. C'était le temps d'une triste découverte intérieure, l'adolescence. Les profs et moi vivions dans un pays de l'Est,peu importe lequel, l'Europe était en transition. La télé, cela passait en boucle à longueur de journée. La Nouvelle Europe ne fit pas de nouveaux pays, mais de nouveaux gens, de la même semence, par contre. Oui, je vivais dans un des pays de l'Est, je ne dirai pas lequel. Quand même pas. Par les temps qui courent, faut bien se connaître pour de telles intimités. Faut qu'on en arrive au moins à deux coups de fil par semaine, pour prendre des nouvelles, ça a été? oui, pas mal, et toi? bisous, à la prochaine. Le temps passe vite, les semaines sont éprouvantes. Un jour, faudra aussi m'inviter à casser une graine.Il a neigé toute la nuit et 2007 approche. Je le sens, cela ne me servira pas à grand-chose. |

Par mercutio
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Mardi 21 mars 2006

 

     

Vous voyez, les gens ne se parlent pas beaucoup, juste ce qu'il faut, pour ne pas qu'on leur cherche noise. En gros, ils se disent qu'ils n'ont rien à se dire. Au boulot, ils se côtoient, dépités, dans le tourbillon d'un quotidien affolant, se rabâchent sans cesse, si la journée vient à peine de commencer que putain, encore six heures à tirer jusqu'à la fin de la journée, 18 jusqu'à la fin de la semaine et au fur et à mesure, cela décroît imperceptiblement jusqu'à ce que le soir tombe sur leurs visages moirés par la lumière blafarde de l'impuissace et, de fil en aiguille, la retraite approche, la peau se fripe, la vie s'écoule comme le filet d'eau dans l'évier. C'est triste les jeunes qui débauchent le soir, flapis; ces jeunes qui n'osent même pas penser que le lendemain, il faudra reprendre à la même heure et dans vingt ans, ce sera pareil, même heure, même endroit, même boulot, à part quelques amendements pour marquer le coup d'un nouveau chef, d'une nouvelle boîte, des dix, vingt, trentes ans de bouteille dans le métier. Faut être justes: il y en a qui s'y plaisent vachement. Une bonne paye appelle un bel appart, une jolie voiture: la vie a un sens. A rebrousse-poil, mais un sens quand même.  Sauf que voyez vous, le sens s'effrite la voiture devient cabossée, l'appart est trop petit, le soir tombe et vous retrouve sous la même ampoule du salon, devant la télé à regarder Drucker. Vivement dimanche!

Le travail est une ascèse; à vingt ans, je pensais pas en arriver là. Fins de mois dures, argent à gogo, quand cela se redresse. Avec un peu de bol, même mettre un peu de côté; le temps passe, le compte bancaire pulse l'oseille; l'aller-retour discret des sommes nous fait remonter le moral. Sans parler des vacances, oh oui, les vacances. Les miennes sont payées, faut pas déconner. Dès que je peux, je me tire, je ne dirai pas où. Les vrais départs valent le silence. Pas bête, hein?

 

Par mercutio
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Mardi 28 mars 2006
Ce matin-là, je me le rappelle comme si c'était aujourd'hui ou pis encore, car maintenant il a cessé de pleuvoir, le soleil darde ses rayons à travers la vitre d'en face qu'un volet couvre à moitié, alors que l'autre, mi-ouvert, tangue sous les coups de vent. Cet été-là, ce n'était pas pareil, alors là pas du tout. Déjà, il faisait tellement chaud que parfois mon souffle bête et triste embuait les vitres, créant un étrange effet de serre.
 Depuis des semaines, je n'arrêtais pas de broyer du noir, de me dire que c'était fichu, tant pis, du boulot, y en avait pas pour tout le monde. L'été fut affreux ici, dans ma mansarde du cinquième, à lire et relire despérément bouquin sur bouquin, à vivre entre Ravalec et Arundhati Roy (mes amis essentiels), à balancer un sourire en fil à coudre après chaque phrase du feu Philippe Roth ou même, à gribouiller des pages d'un soi-disant roman que je finirai peut-être jamais: à l'époque, j'y croyais dur comme fer.

    Il est des coups de fil rédempteurs comme des appels venus d'un autre monde, des appels à la vie (un rdv manqué) qui te poussent à sortir de ce maudit appart où la vie s'émousse, la télé te file l'image d'univers parallèles, de mondes qui devraient refaire l'histoire, d'ici vingt, trente ans, du moins. Je m'en souviens: les gens du monde entier se réjouissaient de la capturation de Saddam Hussein, c'était la fête. Moi, ça allait, ça me transcendait pas autant. Et puis ça a sonné. Franchement, ça a sonné quand je m'attendais le moins. Je lisais aux chiottes, il me semble bien. C'est de là qu'on repart toujours dans la vie.



Par mercutio
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Jeudi 6 avril 2006

Vendôme, c'est une place. Les Parisiens savent bien où c'est, mieux que moi, en tout cas. Mais la ville, sait-on où elle se trouve, cette ville? Non, ce n'est pas au bout du monde, ni dans son trou du cul, ce serait trop facile. Après, d'accord, des questions de ce genre sont un peu risquées, je sais. Déjà, on est tout le temps nouveaux dans la vie, obligés à serrer des fesses pour s'intégrer. Nouveau-nés, au départ, nouveaux tout court après, chaque fois qu'on s'insère dans un autre milieu. Et un jour, on arrive à Vendôme, à la petite gare. Après un coup de fil, certes, cette fois-ci, celui venu de nulle part. Dans les ruelles étroites, les vieux traînent leur existence en chariots Monoprix. Les poivrots s'entassent dans les troquets du coin et y restent jusqu'à ce que la réalité se mette à loucher.  Des boutiques pêle-mêle créent un simulacre de vie citadine. A un carrefour, se recontrent trois poivrots, se serrent la pince. Je me sens un peu paumé, j'ai toujours eu des problèmes d'orientation. Ils ne le savent pas, c'est normal. L'un d'entre eux se retourne et me la serre aussi, comme dans une blague sur les Belges. Dans des moments pareils, l'instant qui suit, j'ai un coup de cafard.

En haut de la ville, là où le filet du Loir est imperceptible et la ville s'écrase sous le poids de la côte, une forteresse inexpugnable s'étend à perte de vue. Le reste, c'est une étendue de brousse et de maissonnettes sympas, pour des gens aux prises avec la ville et son train-train tapageur. J'étais arrivé par le train de l'après-midi, il faisait chaud, trop chaud. Les petits coins, c'est pas mon truc: on s'y fait trop chier, les journées sont nombreuses, le monde est exigu. Tout y est d'un calme affolant, la vie se traîne farouchement, monotone et lourde.

La forteresse était, en réalité, une cité scolaire. D'un bâtiment à l'autre, des gens, élèves et adultes confondus, défilaient ronchons, las de rester enfermés à longueur de journée. Tout le monde avait sa place, bien précise, bien défrichée, à l'image d'une société en miniature: les élèves se ramenaient avec leurs sacs, les profs les suivaient de près, dans les couloirs glauques, à peine balayés par les dames de ménage. Les bâtiments étaient dans un état de délabrement effarant, propre aux cités banlieusardes.

 Des coins comme cela, on les appréhende vachement. Moi, de fait, je me sentais complètement largué. J'attendais la suite comme une condamnation ou encore comme un verdict, comme tout autre incontournable de la vie. D'ailleurs, les coups, on les attend toujours le coeur serré. On attend que le flot gicle inopinément, que cela nous terrasse. Alors la vie nous prend dans son filet et nous jette dans l'eau fangeuse de l'inconnu. Et si on  part plutôt naïvement pour rejoindre l'avenir, une fois qu'il fond dans le passé, on est transis de peur.




Par mercutio
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Dimanche 9 avril 2006
                                       
                                                                à M. D., ce texte en guise de remerciement


Aux échecs, les pions traversent l'échiquier pour se métamorphoser en reine. Dans l'enseignement, ça devient CPE. Nous devions être une dizaine en tout, y compris des filles. Cet après-midi-là, j'en avais croisé une, trop hautaine pour ce boulot, trop moche pour se rendre agréable. Elle me montra du bout des doigts un de ces bâtiments cafardeux dont le sinistre intérieur allait me hanter pendant des mois. C'était entre deux cours, les oiseaux piaillaient, on les entendait parfaitement. Je me sentais comme Gérard Jugnot dans les Choristes, je l'étais peut-être: un peu trop fleur bleue, un peu patraque, trop école de la vie, en gros.
    Les pions, aux échecs, ça se pousse; dans l'enseignement, ça se manipule. J'allais l'apprendre. Têtard était dans le bureau du premier, à l'externat Acacias. A Vendôme, on fait cours entre des acacias et des tilleuls, c'est décapant. C'est pour cela que les bâtiments portent des noms de fleur. Dans le couloir, l'écho des voix se cognait contre les murs, tous azimuts. Les profs râbachaient le même cours d'il y a vingt ans, les mômes soulevaient le menton, pour ne pas piquer du nez. Têtard était là depuis une bonne demie heure, le nez plongé dans ses cours. J'eus de la chance de tomber sur un mec comme lui. Certes, je ne m'en rendis pas compte tout de suite, mais avec le recul, la réflexion s'impose, sans aucun doute.
Il devait me faire la formation, impec, c'était parti. Des consignes fusèrent à bout portant, entre le cerveau et le coeur: je suis un peu lent au démarrage. Après tout, j'avais un boulot, ce n'était pas la moindre des choses.
Par mercutio
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